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La Route Mandarine, nous l’avons prise, un matin de juin, la vieille route impériale, la route des bonzes en robes safran ou brunes, la route des Maîtres, celle des lettrés et des fonctionnaires impériaux, qui sous la dynastie des Nguyen au siècle dernier, reliait le sud du Viêt-nam aux plaines du Nord.

C’était la belle et ancienne route des bords de la Mer de Chine. Route des mandarins, route des envoyés de l’Empire, des juges, des admi-nistrateurs et des soldats, route des marchands, route de la paix et de la prospérité, c’était la route côtière qui reliait les bouches du Mékong au delta du Fleuve Rouge, la route du savoir, de la sagesse et des mendiants de Dieu. C’était aussi la route de l’histoire, celles des conquêtes et des reconquêtes, des libérations et des espoirs.

Elle passait par Hué, au cœur du Viêt-nam, capitale royale aux remparts de brique jaune qui enserraient la Cité Interdite, la ville aux murs pourpres, centre religieux et temporel du pays enfin unifié, sur les rives de la Rivière des Parfums.
Route Mandarine, orange foncé comme la poussière des pistes anciennes, c’était la route d’un puissant empire qui dura un siècle et demi et imposa sa loi aux seigneurs féodaux, aux roitelets locaux, aux flibustiers de Hoi An, aux pirates de la Baie d’Along et aux Peuples de la Montagne, paysans animistes et volontiers rebelles qui vivaient dans leurs maisons communautaires, sur les Hauts Plateaux.

CERTAINS NOMS FONT REVER
Viêt-nam renvoie, peut-être, à une actualité trop récente, faite de guerre, de napalm, d’horreurs, une réalité qui n’a guère plus de vingt ans. Mais Annam? Tonkin? Cochinchine? Mékong? Fleuve Rouge? Rivière des Parfums? Les souvenirs des défaites françaises de Diên Biên Phu et de Cao Bang sont déjà bien plus lointains et la mémoire s’est entachée de nostalgie.
On rêve volontiers devant les pages jaunies des volumes reliés du Tour du Monde, comme si ce monde-là était plus facile, les moustiques moins hargneux, le thé plus glacé, les fêtes plus brillantes, les fillettes plus vives. Au détour des feuillets, on butera bien sur une gravure «Les indigènes au travail» ou «Missionnaire tentant d’éduquer les sauvages» qui craquellent le beau miroir des mythes et des souvenirs, mais on passera vite, comme sur le trafic de piastres, les bordels, les fumeries, les colons suffisants sirotant une anisette à la terrasse du Café de Paris place Paul Bert à Saigon, sur le travail forcé, la bonne Amah qui gardait si bien les enfants.

Étaient-ils heureux, ces «petits blancs», fonctionnaires satisfaits ou fils de famille ratés, trafiquants en tout genre, missionnaires convain-cus, colons avides, médecins dévoués, administrateurs attentifs ou soldats en quête de gloire?
Sous l’Amant de Marguerite Duras perce l’amertume, et parfois le dégoût sous la beauté; dans le regard perdu de Catherine Deneuve tremble le souvenir des causes incertaines. Nuits de Cochinchine, jonques, pousse-pousse, saveur piquante d’un plat de poulet à la citronnelle, chapeaux coniques émergeant des rizières… Entre la France et le Viêt-nam, c’est toujours une histoire d’amour.
La France, dont une partie de la jeunesse a vivement soutenu pendant vingt ans, dans les «Comités Viêt-nam», la lutte du peuple vietnamien contre la guerre américaine, a gardé un penchant naturel pour ce fascinant pays. La France s’est impliquée en première ligne dans le sauvetage des Boat People qui fuyaient le régime.

Le Viêt-nam a-t-il pour la France la même fascination que nous avons pour lui? La présence française date maintenant d’un demi-siècle et ses dernières manifestations étaient militaires : la guerre a touché de plein fouet les populations civiles. Les survivants préfèrent se souve-nir de la résistance que de la colonisation. C’était leur guerre, pas la nôtre. L’Amérique, elle, est restée un exemple économique et parfois politique pour les récalcitrants au système : la mode, la musique, la liberté et la libre entreprise sont des modèles bien plus présents, surtout pour les jeunes.
D’autres modèles attirent les Vietnamiens : Taïwan, Singapour, la Thaïlande, la Corée du sud, Hong Kong, bientôt la Malaisie et la Chine. L’Asie est le continent qui bouge et le Viêt-nam en fait partie.

Le visiteur français ignorant ces réalités serait déçu de ne pas retrouver ses stéréotypes et ses clichés en débarquant à Saigon. Longtemps fermé, le Viêt-nam ne s’en développe que plus vite. Si l’on retrouve nombre de réminiscences du passé, au fil des jours, on réalise vite que le présent l’emporte et que c’est un pays neuf que l’on va découvrir. L’équipage du Boeing nous a remis les formulaires administratifs à compléter et à remettre aux autorités de l’immigration et de la douane vietnamienne. Bonne nouvelle, ils sont en français; voilà qui est sympathique mais cela nous semble presque naturel tant nous avons gardé du Viêt-nam l’image d’un pays de la francophonie. L’avion amorce sa descente vers Saigon. Le temps est clair et la température au sol est de 28 degrés, annonce le commandant de bord. Ceinture bouclée, tablette relevée et cigarette éteinte, dossier du siège remis à la verticale, nous glissons doucement vers la terre du Viêt-nam. Sous nos ailes, dans le soir qui tombe déjà, défilent les plaines du Delta du Mékong, des bras de fleuves et de rivières qui serpentent et s’enchevêtrent, se mêlant aux canaux ancestraux; des rizières jettent un éclat vif et bref au soleil couchant. Une poussière d’or monte comme une brume et noie l’horizon qui s’assombrit.

Les roues effleurent la piste. Nous voilà en terre vietnamienne, ce pays dont nous avons tant rêvé. Cette Indochine qui a, de France, le visage pur de Catherine Deneuve ou la nostalgie de Marguerite Duras et la beauté de son «Amant».
Cela fait plus d’un siècle que la France rêve de cette Indochine-là, comme nous ce soir. L’Empire colonial français est tombé sous le charme des palais de la cité de Hué, des échoppes de Hoi An l’oubliée, l’ancienne ville marchande de la route maritime de la soie, des rochers-dragons de la très mystérieuse Baie d’Along, des plages sans fin frangées de cocotiers, des rizières piquetées de chapeaux pointus, des buffles massifs se prélassant dans la vase des canaux d’irrigation, des marchés chinois, des pagodes rouges et dorées où les tortillons géants d’encens se perdent sous les poutres noires et les tuiles vernissées.

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